À l’occasion de la sortie de la bande dessinée consacrée à Auguste Escoffier sortie en mai dernier, aux éditions Plein Vent la revue Le Compagnonnage vous propose de découvrir l'entretien avec Yvon Bertorello, scénariste et auteur de récits historiques.
Le Compagnonnage. Comment êtes-vous devenu scénariste de bande dessinée ?
J’ai travaillé en free-lance pendant une vingtaine d’années comme réalisateur et co-auteur de reportages et de documentaires en France et à l’étranger. Je publiais également des ouvrages chez Albin Michel, parfois sous pseudonyme.
Un jour, je soumets un manuscrit à mon éditeur qui me conseille de présenter mon histoire comme le scénario d’une bande dessinée. Je ne connaissais rien au monde de la BD mais j’ai profité du salon du livre à Paris pour rencontrer des éditeurs, notamment Glénat que je rappelle peu de temps après. J’y vais un peu au culot pour pitcher mon histoire qui séduit mon interlocuteur, Laurent Muller. Un mois plus tard, mon premier scénario de bande dessinée est validé : il s’agit de Codex Sinaïticus qui sera publié en 2008 et décliné en trois tomes.
Je pars toujours d’un fait réel, en l’occurrence, la quête du plus ancien manuscrit connu de l’Ancien testament qui a été découvert et capté par un aventurier et archéologue un peu illuminé, Konstantin von Tischendorf. 40 % du récit correspond aux faits historiques mais le reste de l’histoire est inventé.
Après ce succès, j’ai continué à tourner des documentaires dans des lieux mystiques et parfois mystérieux avec mon coauteur Eddy Vicken, comme le Mont Athos, haut lieu du christianisme en Grèce du nord ou encore à l’abbaye contemporaine et « romane » du Barroux en Haute Provence, avec une voix off de Michael Lonsdale, puis j’ai fini par me concentrer sur la bande dessinée.
Comment concilier l’exigence du récit et la volonté de ne pas déflorer la réalité historique ?
Quand on écrit, soit on produit de la fiction, soit on se consacre à l’Histoire. Avec mes coauteurs, nous faisons un peu les deux. Il m’arrive d’aborder également des récits rigoureusement historiques mais je tends à éviter les récits chronologiques, sans point de vue. Par exemple, je peux faire dialoguer des personnages historiques avec l’époque contemporaine afin de croiser les perspectives plutôt que de me cantonner à un récit linéaire et un peu scolaire. Pour autant, lorsque j’évoque le passé, je respecte la réalité historique : les dates, les lieux, les uniformes… J’essaie de concilier la dimension ludique et le sérieux historique.
Votre travail auprès des dessinateurs sur des sujets historiques et/ou religieux a-t-il une vocation pédagogique ?
Je n’ai pas de sujet tabou. Si on me demande de me consacrer à des personnages comme Staline oder Mussolini, cela peut sembler extrême mais je ne me l’interdis pas. Je fais tout pour être objectif. Avec mes coauteurs, nous avons travaillé sur des personnalités religieuses, des figures historiques, mais aussi des êtres exemplaires comme les Justes parmi les nations, des résistants, des hommes et des femmes qui font le bien.
Ma motivation, c’est la transmission. L’Histoire intéresse moins les gens, aujourd’hui, il faut donc trouver d’autres vecteurs pour transmettre la mémoire, le patrimoine, les valeurs, notre culture.
Avec la BD, on touche toutes les couches sociales. Des ouvriers, des paysans, des pauvres, mais aussi des anciens ministres, par exemple, sont des passionnés de BD.
Pourquoi avoir écrit sur Auguste Escoffier ?
Tout d’abord, je tiens à préciser qu’il s’agit d’une œuvre collective. J’ai eu la chance de travailler avec le scénariste et dessinateur Cédric Fernandez, Michel Escoffier, arrière-petit-fils d’Auguste, sans oublier le soutien de Stéphane Bern et la préface du Prince Albert II de Monaco qui est lui-même disciple d’Escoffier.
Auguste Escoffier est l’incarnation d’un savoir-faire incomparable, d’une vision de son métier, mais aussi de valeurs qui nous transcendent. Avant d’être le célèbre maître de ce qui allait devenir la gastronomie française moderne, il faut rappeler qu’il est né dans une famille modeste, très travailleuse et très pieuse. Il se trouve que dans notre culture, la nourriture occupe une place importante : l’alliance du pain et du vin est à la fois un rituel de partage et un sacrement biblique. Escoffier a été imprégné des valeurs du christianisme qui l’ont guidé dans ses préoccupations vis-à-vis des ouvriers de la cuisine : il ne supportait pas l’injustice et la misère sociale, et se souciait de la condition des jeunes cuisiniers.
Ayant vécu de nombreuses années en Angleterre, Escoffier a conclu un accord avec les Petites Sœurs des Pauvres pour que les indigents soient mieux nourris. Escoffier ne donnait pas pour autant uniquement les restes aux pauvres, il commandait un plus gros volume de denrées pour en redistribuer une partie aux pauvres et luttait contre le gaspillage. Ainsi, lorsqu’il était en Angleterre aux commandes des cuisines d’établissements de luxe comme le Savoy ou le Carlton, les mets préparés pour les riches étaient aussi destinés aux pauvres qui se délectaient des fameuses cailles évoquées dans ses mémoires.
Que connaissez-vous du Compagnonnage ?
Je suis issu d’une famille de laborieux, de la haute paysannerie piémontaise et dauphinoise, avec des tailleurs de pierre, des paysans, des artisans… J’ai toujours été passionné par le travail de la pierre, et je connais de nombreux tailleurs de pierre, sculpteurs, ébénistes… Mes expériences personnelles et professionnelles, en particulier mon amour de l’Histoire, m’ont conduit à visiter et fréquenter des abbayes et de nombreux édifices religieux en France et à l’étranger (Italie, Arménie, Terre sainte…), mais aussi dans des civilisations éloignées du judéo-christianisme. Je me suis toujours intéressé aux modalités de la construction des monuments en liant les exigences architecturales et la spiritualité, qui est pour moi l’expression de la Foi, ce qui nous tire vers le haut tout en partant du visible et même de l’invisible créé par Dieu et révélé dans les Écritures. Sans oublier les merveilles de l’architecture sacrée tirées de la main de l’homme. Je pourrais donner l’exemple de l’abbaye du Thoronet, haut lieu du catholicisme médiéval et cistercien en Provence dont l’acoustique est réputée dans le monde entier et où le chant grégorien transcende les siècles…
De manière générale, je ne perçois pas les Compagnons comme des personnes matérialistes ou, disons, des « techniciens ». Il me semble que le Compagnonnage recèle bien une dimension spirituelle et initiatique au sens biblique.
Quelles sont les valeurs des Compagnons qu’il faudrait faire connaître au grand public ?
Les valeurs de fidélité, d’honnêteté et de persévérance. La réalisation d’un chef-œuvre est l’aboutissement d’un parcours, d’un chemin accompli et tourné vers une réalité qui nous dépasse… Et on ne réalise pas une œuvre tout seul. Je comparerais volontiers les Compagnons à des frères d’armes soudés par la fraternité et l’exigence de leur engagement.
Quel projet lié aux métiers traditionnels avez-vous en préparation ?
Je travaille sur plusieurs sujets que je ne peux pas forcément évoquer mais je voudrais revenir sur l’expérience de l’incendie de Notre-Dame. Je me trouvais précisément dans un avion en partance pour Nice, et j’ai pu voir les flammes de Notre-Dame au moment du décollage. Je n’ai jamais ressenti une émotion aussi douloureuse de toute ma vie.
Je peux donc vous confier ma volonté de proposer un récit qui serait centré sur les Compagnons et les ouvriers qui ont permis de préserver l’héritage de Notre-Dame, âme de la France : charpentiers, menuisiers, tailleurs de pierre, maîtres verriers… Cela me tient vraiment à cœur.
Pour finir, je voudrais offrir un « graphisme coloré » au roman de l’architecte Fernand Pouillon, Les pierres sauvages, et pourquoi pas, un album sur les Compagnons…
Interview gesammelt und bearbeitet von Stéphane Lacombe
Quelques suggestions de lecture
Notre-Dame de Paris – La nuit du feu (A. Delalande, Y. Bertorello, C. Fernandez, dossier pédagogique de Stéphane Bern), Glénat, 2020
Justes parmi les nations, tome 1, Les réseaux de la liberté (F. Allali, Y. Bertorello, M. Espinosa, S. Scotto, É. Stoffel), Plein Vent, 2023
Lourdes : une histoire millénaire (Y. Bertorello, É. Stoffel, F. Volante, avec la participation de Stéphane Bern), Plein Vent, 2025
Combat Venaissin – L’affrontement des Royaumes (É. Stoffel, F. Russo, S. Scotto, Y. Bertorello), Plein Vent, 2025
Auguste Escoffier – Maître de la cuisine moderne (C. Fernandez, M. Escoffier, Y. Bertorello, avec la participation de Stéphane Bern), Plein Vent, 2026
Extrême – Histoire du groupe militaire de haute montagne (B. Pradelle, É. Stoffel, Y. Bertorello), Plein Vent, 2026



