Dans son nouveau Focus Métier, Laura Dupui, collaboratrice de la revue Le Compagnonnage, vous emmène à la rencontre de Pierre-Yves Pinet, sociétaire de l’Union Compagnonnique et membre de la Cayenne d’Avignon.
Focus Métier
De terre et de feu
Autodidacte et explorateur, Pierre-Yves Pinet a patiemment modelé son parcours. Ancien ouvrier agricole devenu taillandier, il s’inspire de la tradition pour inscrire son entreprise dans la modernité.
Son approche, jalonnée de rencontres et ponctuée de persévérance, incarne l’esprit du Compagnonnage : chercher, créer, transmettre et sans cesse se réinventer.
L’outil, ou le commencement
Élevé à la fois dans le monde ouvrier et agricole, Pierre-Yves Pinet développe très jeune un intérêt pour la création, la transformation de la matière et l’outil. Originaire du Brionnais (71), il se passionne d’abord pour la culture de la terre et les outils aratoires, qu’il décrit comme : « l’intermédiaire entre l’esprit, qui conçoit, et la main, qui met en forme la matière ». Sans outil, pas de travail ; sans travail, pas de pain.
Pierre-Yves a d’abord pour projet de monter sa ferme maraîchère. Il sillonne les exploitations à la recherche du modèle idéal et collecte les retours d’expériences, tout en travaillant. « Je me suis formé pour savoir cultiver ma nourriture en autonomie. J’ai gagné ma vie dans l’agriculture, mais j’avais soif d’autre chose. À 24 ans, en parallèle du maraîchage, je commence alors à forger en autodidacte. Et d’un hobby, j’ai voulu en faire une carrière. »

À l’origine de la flamme
En 2015, il rencontre Emmanuel Strattman, un forgeron qui devient son ami et expérimente la forge avec lui. L’année suivante, il réalise un premier stage chez Julien Puy, forgeron, ferronnier et taillandier, puis, en 2018, sa rencontre avec Martin Claudel, taillandier et ancien forgeron de Guédelon, le marque profondément et provoque un déclic.
Malgré un projet de transition professionnelle chez Metallica (centre de formation) annulé par la pandémie, Pierre-Yves persiste. Il s’inspire des ouvrages de Christian Moretti, métallurgiste et coutelier du Tarn, et multiplie les échanges avec des artisans pour peaufiner son savoir-faire.
En 2023, il fonde son entreprise, Pyforge. « Je continue d’aller à la rencontre de taillandiers, charpentiers et tailleurs de pierre pour comprendre leurs outils et leurs besoins. Fin 2023, je suis parti en Bretagne retrouver un charpentier qui travaille à la doloire, afin de mieux appréhender cet outil. »
L’alchimie de la patience et la précision
« La taillanderie est l’un des métiers traditionnels qui possède la plus grande autonomie de création et d’autoproduction : on réalise ses propres outils de forge et on travaille l’acier avec de l’acier. C’est un métier ancien et riche de sens, qui sert aussi à simplifier celui des agriculteurs, des tailleurs de pierre, des charpentiers et d’autres métiers de construction traditionnels. Contrairement à l’industrie, l’artisanat a l’opportunité de faire du sur-mesure, de se connecter à la demande du client et de modeler un projet. »
Pour autant, c’est un métier physique et parfois ingrat, qui demande beaucoup de tempérance et d’humilité : « La matière ne trompe pas : les aciers durs se brisent lors d’une surchauffe, une trempe mal effectuée crée des fissures, une mauvaise gestion de la ventilation de la forge brûle ou ne chauffe pas assez pour monter au blanc soudant. Pourtant, cela ne me démotive jamais, au contraire, je persévère et continue à expérimenter, tout en cherchant à comprendre ce que je dois améliorer dans cette quête du feu. »
L’entrée à l’Union Compagnonnique
En juillet 2025, Pierre-Yves obtient son CAP de ferronnier d’art en candidat libre. Dès le mois d’août, il enchaîne avec un stage de forge avec le taillandier Martin Claudel, 10 ans après l’avoir rencontré. L’année suivante, il participe à des stages de taillanderie, notamment à l’Atelier du Rossignol (Bretagne) et au sein du groupe métier Métal de l’Union Compagnonnique, chez la Maison Luquet (Alsace). Son objectif reste d’enrichir son geste et d’expérimenter des techniques de forge.
Devenant sociétaire à l’Union Compagnonnique en 2025, Pierre-Yves s’intègre à la Cayenne d’Autun dont il apprécie l’ambiance familiale. Mais en 2026, il change d’horizon et part pour la Cayenne d’Avignon, dans le but d’entamer son Tour de France : « Le Compagnonnage nous invite à découvrir de nouvelles choses et nous pousse à nous extirper de notre zone de confort, à nous tourner vers l’inconnu. Et je trouvais important de sortir de la sédentarité. »
Entre tradition et modernité
Le marché évolue, et avec lui, la pratique de la forge. Autrefois, le forgeron du village avait un rôle social important : au-delà de la fabrication, il réparait aussi les manches, affûtait les lames et restaurait les outils en plus de la maréchalerie. Aujourd’hui, chaque taillandier a sa spécialité (haches, ciseaux, outils à charpente, limes ou rappes et outils de la pierre…) et approche ainsi différentes entreprises avec une production d’outils adaptée à leurs besoins particuliers.
« Standardiser une partie de sa production peut sécuriser l’entreprise, mais la porte reste ouverte aux projets originaux ! ». Avec son expérience dans l’outil aratoire, Pierre-Yves explore le domaine viticole qui a des besoins en pioches, barres à mine et autres outils dont il maîtrise la fabrication.

Pyforge : une entreprise en mouvement
« Je travaille en partie pour des Compagnons et ouvriers, des tailleurs de pierre et charpentiers, mais je vends aussi des outils de jardin pour des particuliers. La culture de la terre occupe encore une place importante dans mon activité. Récemment, j’ai eu l’occasion de fabriquer des grelinettes pour une entreprise de réinsertion qui fait du maraîchage : c’est un outil qui semble moderne alors qu’il a été inventé dans les années 1960. Il permet de travailler le sol sans le retourner, ce qui préserve le dos des cultivateurs. »
Pour les Compagnons et travailleurs (et travailleuses) de la pierre, Pierre-Yves réalise des marteaux pointe et plat utilisés dans la maçonnerie, des gradines, des ciseaux plats, des chasses, des massettes… « J’aime accueillir des stagiaires ou des Compagnons et Aspirants dans ma forge pour qu’ils fabriquent leurs propres outils et qu’ils y apposent leur signature : un outil artisanal est un objet intime. »
Une activité de haute voltige
Certains outils demandent en moyenne trois heures de travail. « Pour un objet unique et sur mesure, je commence par une étude de projet, puis je quantifie la matière. Je découpe des lopins d’acier choisi, et je commence le forgeage. Puis je réalise un pré-usinage par meulage/ponçage ou enlèvement de matière. Viennent ensuite les traitements thermiques, comme la trempe pour durcir l’acier (qui s’effectue dans une eau tiède ou dans de l’huile pour éviter les chocs thermiques) et enfin l’emmanchement, l’affûtage et les finitions. »
Si certains artisans fabriquent également les étuis en cuir, Pierre-Yves préfère se concentrer sur son cœur de métier : « Je vais faire appel à un artisan du bois pour les manches des outils, afin de rester rentable et de me consacrer à la forge ». Une exception : les manches de hache, qu’il préfère fabriquer lui-même.
« Au début, j’étais dans un processus d’apprentissage, je faisais des pièces variées, mais c’était dispersant. Aujourd’hui, je vois bien qu’il faut répondre aux besoins des entreprises pour pérenniser l’activité. »
Un métier redécouvert
« Martin Claudel, la Maison Luquet, l’Atelier du Rossignol et d’autres entreprises ont fait partie d’un regroupement d’artisans ayant travaillé pour le chantier de Notre-Dame de Paris. Ce chantier a redonné de la vigueur à notre métier de taillandier. Bien que nous exercions un métier de coulisses qui est peu mis en lumière, il est essentiel pour perpétrer la construction traditionnelle. Un regain d’intérêt pour les techniques traditionnelles de construction a relancé la demande en outils forgés et en restauration d’outils anciens.
Maintenant, à nous d’explorer toute l’immensité des possibilités et des secteurs qui bénéficieront de notre savoir-faire, pour recréer l’étincelle ! Pour ma part, je rêve de construire une fuste (maison en rondins) avec mes propres outils forgés ! »
Laura Dupui pour le journal Le Compagonnage





